"Si j'aurais su j'aurais pas v'nue" !

Publié le par LHEZ-MAKSYMOWICZ

... ça va aller... 

 

Je savais bien qu'ils allaient faire la gueule. Depuis des semaines je les entendais : ton fils par ci, mon garçon par là. Ils se croyaient seuls, mais j'entendais tout. Ils attendaient un garçon. Manque de bol : je suis une fille. J'arrive. Il fallait bien sortir de là. Me voilà. Je serais bien restée là où j'étais, notez bien. On n'aime pas trop arriver chez des gens qui ne vous attendent pas, ou, pire, qui attendent quelqu'un d'autre. 

 

La sage-femme, plantée devant moi, ne voit que ma figure rougeaude et étonnée, mais elle a malgré tout un sourire. Tout s'est bien passé. Elle en est bien contente voire soulagée, car nous sommes au quinze août. C'est le pire jour de l'année dans les services hospitaliers. Il y a un monde fou sur les routes et sur les plages, et les services fonctionnent un peu au ralenti. Les urgences sont au top, certes, et prioritaires sur les tableaux du personnel. L'obstétrique semble retournée au siècle de nos grands-mères a-t-elle pensé ce matin en prenant son service. Enfin, un sourire, c'est pas si mal en arrivant, çe me plaît bien. 

- C'est une fille !

- Ouille, me dis-je, Balancer ça comme ça, c'est pas malin. Une déconvenue ça se prépare, en précaution... mais elle ne peut pas savoir la pauvre. Elle n'imagine même pas que je ne sois pas qui ils veulent ! Son sourire se fige. Et moi, j'oubie de crier comme je devrais. Voilà déjà que je ne fais pas comme tout le monde ! Je ne suis pas un nourrisson correct. Du coup, elle n'est pas contente. Eux, comme prévu, ils font la gueule. Chaude ambiance pour le bout de chou. Elle, elle croit qu'ils ne lui font pas confiance. Du coup, c'est ma fête. Pour m'inciter à pousser le cri attendu, physiologique et obligatoire, elle me frappe vigoureusement. Bon, ça va, je gueule. Vous êtes contents ? Je suis déjà fatiguée de vivre et ça l'excite la sauvage. Elle me claque de partout. J'ai chaud aux fesses, sinon au coeur.Elle se tourne vers mes parents. Ils sont toujours aussi peu enthousiastes. piteusement, un des deux - je ne sais pas lequel tant c'est chuchoté - annonce :

- On voulait un garçon...

- Ben, c'est une fille. Il va falloir faire avec. 

Elle vient de comprendre que c'est à moi qu'ils réservent cet accueil glacial. Comme si j'y étais pour quelque chose. Vu les conditons, si on m'avait demandé mon avis...

Du coup, elle hésite à me déposer dans les bras de ma mère. Qui ne les tend pas d'ailleurs. 

- Elle serait foutue de la laisser tomber, la pauvrette, se dit-elle 

Elle me refile donc, sans plus de bisous ni de tendresses inappropiés, à son assistante stagiaire, toute contente, elle, d'avoir participé à son premier accouchement. 

- Frictionnez-là, ne la laissez pas s'endormir. Faites la pesée et les mensurations. N'oubliez pas de marquer son nom sur le bracelet. Je vais leur demander comment ils la nomment.

Des fois qu'on m'échangerait... Je reste donc entre des mains médicales. Pas de caresses. Pas de câlins. Pas de regards tendres et émus. Seulement le maniement aseptique du personnel hospitalier. Je me permets de rire sous cape : elle ne va pas être déçue la brave dame ! Je parie qu'ils ne savent pas comment m'appeler. 

La sage-femme s'approche de ma mère. 

- Elle n'est pas bien grosse, mais tout va bien

- Un avorton, oui, dit ma mère en faisant la moue. J'étais pourtant énorme et toute déformée. 

Tiens donc, j'ai déjà fait des conneries. Il y a de la rancune dans sa voix. Contre qui ? 

- Elle est bien mignonne pourtant, plaide la sage-femme que des centaines de mises au monde n'ont pas blasée. Comment l'appelez-vous ? 

Alors là, c'est la question qui fâche. Silence. Ma nouvelle amie hospitalière commence à être excédée :

- Il faudra bien lui donner un nom tout de même... et la déclarer à l'état civil. 

Elle n'ose pas demander s'ils ont l'intention de m'abandonner. De toute façon, j'ai entendu le mot bracelet, ça ne me plaît pas trop.

- Alors ? Quinze août c'est la fête de Marie

- Va pour Marie

Emballez c'est pesé. Me voilà Marie. Marie à cause du quinze août, pas à cause du désir. Pas à cause de l'amour. Marie va comme j't' pousse. Marie faute de mieux. 

 

Me voilà pesée, mesurée, étiquetée. Maman est fatiguée. Il faut la laisser se reposer. On m'installe dans un coin tranquille. Et voilà que soudain je pleure. De panique. Il me manque un bruit. Un bruit doux et régulier. Un bruit chaud. Oui, un bruit peut ête chaud. Cela existe, je le sais. Surtout celui-là qui m'apportait en vagues la subsistance vitale que je croyais être de l'amour. Le bruit du coeur de Maman. Dans la nuit aseptique de la salle, je hurle de terreur. Longtemps, longtemps. A un moment, des mains saisissent ma tête et on introduit dans ma bouche ouverte sur ma peur un liquide que je rejette illico en suffocant. C'est pas ça que je veux ! J'ai senti comme une promesse contre ce coeur de mère qui me nourrissait. La généreuse certitude d'une poitrine épanouie. Ce qui me coule dans la bouche n'a rien à voir avec la bonne odeur que j'espérais en appelant à pleine voix dans la nuit  chaude. Cela me dégoûte. Tiens, je n'ai pas envie de vivre. Ils m'ont bien déçue tous ces adultes à peine arrivée parmi eux. Ce serait plus simple d'en terminer. Personne ne s'en doute. Tout le monde s'en fout. 

Minuit. L'interne de garde fait sa visite. Il n'est pas satisfait de mon état. Sans me demander mon avis, bien sûr, il décide de me nourrir de force. 

Ben voyons ! 

- Sonde pour la nuit et demain matin radio du tube digestif.

Ah! là,là ! j'aurais mieux faire de me tenir tranquille et de boire sagement leur saloperie. J'apprends à mes dépends que sur cette terre on transforme les peines de coeur en maux d'estomac. Garnie de tuyaux qui me font mal à chaque mouvement, je voudrais bien rester immobile. Mais j'ai pris l'habitude de danser dans le ventre de Maman pour me sentir vivre. Maintenant, ce petit plaisir devenu tic est une torture. Marie, ma pauvre Marie ça commence mal cette histoire. Au petit matin j'entends ma mère qui demande à me voir. Youpi ! On va faire connaissance. Mais c'était trop beau. Une voix péremptoire nous sépare encore : 

- On ne peut pas vous la donner, elle est nourrie par sonde. Elle a rejeté toute nourriture. Elle a peut-être une malformation.

Juste ce qu'il me fallait comme entrée en amour ! Décidément, je suis une emmerdeuse. Un long soupir de ma mère en dit long sur ce qu'il y a dans sa tête :"et en plus elle est anormale", ça vous démolit une petite Marie, ça, savez-vous ! Ils n'ont vraiment rien compris. Je suis simplement malheureuse. C'est tout de même pas compliqué. Une petite Marie dont les grands yeux s'ouvrent tant bien que mal sur un monde qui n'en voulait pas. 

 

Je ne crie plus. Je suis sage. Juste pour qu'on m'enlève ces satanés tuyaux. Peut-être ma mère me donnerait-elle le sein? Ce serait chouette. Cependant je sens bien que ce n'est pas gagné. Bof, ça m'a fatiguée cette entrée dans la vie. Je m'endors. Au réveil, j'avale consciencieusement tout ce qu'on veut. 

Quelqu'un a même essayé de me mettre le pouce dans la bouche.  De quoi je me mêle ? Pas question que je me bouffe moi-même pour me persuader que la chaleur humaine vient de moi, que je ne serai jamais mieux servie que par moi-même. S'il faut bouffer du caoutchouc, allons-y ! Va pour biberonner et qu'on me fiche la paix. On fait donc un dernier essai de biberon avant d'aller chez le radiologue : j'avale encore, ostensblement, avec ardeur, bien calée sur le coeur de la puéricultrice toute de rose vêtue : elle me sauve des manigances du corps médical. Un peu étonnée après ce qu'on lui avait dit de moi et de mes premiers caprices alimentaires fort bêbêtes et imprudents je vous l'accorde. Elle est ravie la brave petite .  

Je me promets d'être une personne calme et courageuse. Il v falloir leur montrer qui je suis. 

  

 

 

 

 

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