REGARDS DE FEMME

Publié le par LHEZ-MAKSYMOWICZ

Il y a aux portes des prisons des femmes, fidèles à celui qui purge sa peine, qui paie sa dette comme on dit. Des femmes que la faute n'a pas détournées de l'homme. C'est sans doute le socle de l'intégrité de l'homme à préserver jusqu'à la sortie. Cela ne fonctionne pas toujours, c'est tellement difficile de vivre en marge d'une société qui exclue frileusement. La femme de parloir est en dehors du temps des gens "normaux"... 

REGARDS DE FEMME

A l'aube du jour de parloir, du jour de te voir, je regarde, songeuse, devant mon miroir, le visage que tu prendras doucement dans tes mains. Je le regarde avec anxiété. Je voudrais qu'il n'y ait plus les traces de l'absence douloureuse, de la fatigue à assumer seule, de la peur du lendemain ... qui n'arrive jamais. 

Je garde la ride et l'efface d'un doigt rageur. Non ! Pas ça ! Pas la marque du temps non vécu. Pas déjà. 

Me tournant vers la fenêtre, je regarde le ciel qui s'éclaire : le jour où je vais te voir se lève,  plus beau que le plus beau des jours. 

Je regarde l'heure qui n'en finit pas d'annoncer le court bonheur à venir; des retrouvailles à l'arrachement. Je regarde l'heure qui va devenir fatidique tout à l'heure au moment de se dire adieu, mais qui, pour le moment est toute d'espoir et de joie anticipée. Je regarde, au bout de la rue, la lourde porte : on l'a repeinte récemment d'un rouge bordeaux, lourd lui aussi, qui balafre bizarrement le gris des hauts murs. Le judas, oeil torve, me guette sans pitié, soupçonneux.

Je regarde les grilles, les grosses clés, les visages fatigués de mes compagnes de galère, les joues rondes des enfants barbouillées de chocolat grignoté pendant l'attente, bouches gourmandes qui vont dire : "Papa".

Je regarde les couloirs sinistres, les clés, les portes, les grilles, les barreaux, les portes, les grilles, les clés...

Me voilà arrivée. Toujours silencieuse.

Je te regarde intensément, éperdument, mettant au fond de mes yeux toute mon âme, guettant dans ton regard-seconde, dans ton regard-éternité, toute l'absence chargée de désir, toute la présence chargée de tout l'être, dense, total, "à vivre de suite, sur place".

Je regarderai, tout au long du temps compté du parloir, tes yeux, tes lèvres, tes mains qui tracent sur mon corps tendu vers toi, sur mon âme éclatée, sur ma vie arrêtée là, les regards-tendresse, les baisers-bonheur, les caresses-douceur.

Tout cet amour qu'il faut se donner à emporter, pour faire avec, le long du temps de la solitude.

Je regarde, de tout mon être qui se déchire, tes yeux qui s'embuent, tes lèvres que mes doigts effleurent pour un dernier baiser, tes mains qui esquissent l'adieu sans vouloir le finir. Eperdument, je regarde ton sourire qui  me dit "courage!", qui me crie "je t'aime!", qui murmure "patience!", qui s'effacera trop vite avant de disparaître derrière la porte que tu vas franchir vers ton univers captif. 

Je regarde, les yeux baissés pour ne pas laisser passer les larmes, le sol gris couleur d'absence sur le chemin du temps sans toi.

Je regarde, blessée, les arbres fleuris du printemps que tu ne vois pas derrière les hauts murs qui te font aveugle.

Je regarde les couples qui marchent enlacés, lacérée de chagrin jusqu'au bout de mon désir de toi.

Alors, vite, pour ne pas tomber dans le gouffre ouvert tout près de mon bonheur fugace... Je regarde au loin...  

 

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